UN NOËL PAS COMME LES AUTRES
Je me surprends cette année à me laisser troubler par l’omniprésence du père Noël dans les médias. Il a pris tellement de place que l’enfant Jésus a été ignoré dans les journaux et à la télévision. C’est à peine si son nom a été mentionné. Nous n’avons pas commémoré la naissance de ce bébé mais plutôt le passage d’un personnage qui distribue des cadeaux. Le mystère de l’incarnation est passé sous silence au profit de la féerie du père Noël qui a remplacé les anges.
C’est sans doute l’une des conséquences de la tentative de réinvention de la culture québécoise. Le sociologue Jacques Beauchemin l’explique admirablement en soulignant l’évolution de l’identité de notre «être ensemble», de notre culture, de l’idée que nous avons de nous-mêmes. Partant de la cristallisation de la culture canadienne-française de 1840 où une résistance farouche s’est manifestée contre la tentative d’assimilation anglophone prônée par le rapport Durham, Beauchemin situe la refondation de notre culture vers 1960. Celle-ci a suivi l’amorce dans les années 1950 d’un procès de la culture canadienne-française caractérisée par les valeurs profondes qu’étaient la langue française, le catholicisme et le monde rural. De Canadien-Français, nous sommes devenus des Québécois. Conséquemment, la métropole de Montréal avec ses banlieues regroupe aujourd’hui un Québécois sur deux. Le combat pour la préservation de la langue française s’est politisé. Finalement, «l’attachement pathologique à la religion», au dire de Beauchemin, s’est volatilisé.
Le procès amorcé dans les années 1950 attaquait le manque d’initiative économique des Canadiens-Français attachés à leur vocation agricole, loin de la ville de Montréal à l’ouest de la rue St-Laurent, anglophones et protestantes. Aucun doute que l’Église Catholique a joué un rôle majeur dans cette dynamique qui avait pour objectif de sauvegarder la «culture» et la foi. Par contre, le procès se poursuit encore dans la dénonciation de toutes les tentatives de domination sur les libertés individuelles. Ce qui était considéré comme de la ténacité face à la menace anglophone est jugé maintenant comme un effet inhibiteur ou une paralysie collective.
Nul doute que le procès très sévère amorcé en 1950 contre l’inaction supposée des Canadiens-Français avait une raison d’être. Néanmoins, tout n’était pas si inactif que cela peut paraître. Dans un long article intitulé ‘How I woke up from spiritual slumber and inched at a snail’s pace to Rome’ et publié dans le journal «The Catholic Herald» du 11 septembre 2009, Conrad Black, ancien propriétaire du journal «The Telegraph», mentionne ce qui suit :
J’ai vu l’Église catholique du Québec, et par la suite aussi ailleurs, profondément dédié à l’avènement du Royaume de Dieu, évitant le zèle opportuniste, soucieuse de modernité sans pour autant diminuer l’importance de la foi, armée d’arguments intellectuels équivalents, pour le moins, à ceux des opposants séculiers ou rivaux, et presque toujours championne des droits humains…
La prédominance de l’Église dans l’éducation et soins de santé du Québec francophone a dominée pendant longtemps sans réelle opposition, mais cela a permis de sauver énormément en termes de salaire pour enseignants et infirmières. Le gouvernement du Québec a pu ainsi consacrer une part importante de son budget pour ce qu’on appelle de nos jours les infrastructures. Duplessis a construit des milliers d’écoles, les universités Laval, de Montréal et de Sherbrooke en plus de centaines d’hôpitaux et cliniques de santé, des milliers de kilomètre de routes, la première autoroute canadienne en plus d’électrifier 97 % des campagnes. Le Québec a même été le pionnier des pensions pour handicapés et services de jour.
La période entre 1944 jusqu’au décès de Duplessis en 1959 furent les seul moments où les progrès économiques du Québec étaient supérieures à ceux du Canada anglais. Les travaux publics et les programmes sociaux du Québec des années cinquante ne semblent peut-être rien à voir avec les mérites du catholicisme, mais les évêques ainsi que le clergé ont été des collaborateurs essentiels dans ces années de changement sociaux rapides en plus des avancés économiques.
Le Canada Français s’est finalement sécularisé (dans les années 60), selon les souhaits du Canada Anglais. La différence est que l’éducation et les soins de santé prodigués dans les mêmes édifices pour la même population coûtèrent 10 fois plus cher aux contribuables. Les nouveaux éducateurs et personnels médicaux étaient souvent en grève (rappelons-nous la puissance des centrales syndicales des années 70), impôt et dette à la hausse, taux de natalité fortement à la baisse. Les droits culturels des non francophones furent redéfinit comme étant des privilèges révocable.
La soi-disant «grande noirceur» laisse donc entrevoir plus de clarté que nous le pensions. L’analyse de Conrad Black a pour mérite de nuancer, tel un avocat de la défense, le jugement intenté contre l’Église et ses institutions.
Jacques Beauchemin croit que nous sommes entrés en 2010 dans une nouvelle crise identitaire où nous devons réinventer la culture québécoise de 1960. Devrons-nous questionner les acquis de la révolution tranquille via les privatisations et davantage d’intégration dans la mondialisation des économies de marché? Que restera-il bientôt de notre identité québécoise? Heureusement, notre mythique équipe de hockey du Canadien de Montréal maintiendra encore la flamme de notre identité «nationale» à la fois canadienne-française, québécoise et canadienne. Devrons-nous plutôt «flocher» nos Habs au profit des Nordiques de Québec pour favoriser l’émergence d’une nouvelle identité? À moins de demander au père Noël!
Père Serge St-Arneault M.Afr
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