Shawinigan, 1er février 2011
Je suis au restaurant où j’ai rendez-vous avec Royal St-Arnaud. Nous prendrons une petite bouchée avant de nous rendre au studio pour l’enregistrement de notre émission de radio. En attendant, je prends un bout de papier et je griffonne.
La réalité existe-t-elle? Poser la question est déjà y répondre dans la mesure où le « je » existe. Depuis la théorie d’Albert Einstein, nous savons que c’est l’observateur qui détermine l’angle par lequel la réalité est perçue. Celle-ci est toujours relative selon le point d’observation, sa vitesse et le facteur temps. Mais le réel existe-t-il sans observateurs? Y a-t-il une réalité non observable, impossible à nommer? Enfin, l’imaginaire est-il une réalité? Sur ce point, en effet, l’imaginaire est une réalité dans la sphère symbolique comme une rose offerte un 14 février. D’un commun accord, à vrai dire sans trop s’en rendre compte, nous avons décidé un jour qu’une rose, préférablement une rose rouge, représente un échange amoureux. Est-ce logique? Non! C’est un langage symbolique auquel nous adhérons. C’est du domaine du relationnel plutôt que du rationnel.
Amusons-nous encore un peu! Le réel rationnel qu’on dit être scientifique et propre à la culture occidentale semble s’opposer au réel symbolique imaginaire d’ordre avant tout relationnel très présent dans la culture africaine. Ainsi, le nom d’une personne est quelque chose de réel, car il représente symboliquement l’identité de celle-ci. Retirer le réel symbolique est détruire cette réalité.
— « Comment vous appelez-vous? »
— « Je n’ai plus de nom. Les anciens du village m’ont banni. »En effet, l’aborigène avait commis une faute grave et son châtiment, en plus de l’exclusion du village, a été le retrait de son nom. Le pauvre homme se mourait, non pas de faim, mais de l’abolition de sa réalité. On lui avait retiré son nom.
— « Dans de cas, dit le missionnaire, je vais te donner un autre nom. »
Celui-ci le baptisa et l’homme se remit debout en peu de temps. Il avait retrouvé une identité grâce au langage symbolique, celui de posséder un nom.
Dans le même ordre d’idée, comment peut-on dire que l’eucharistie est réelle? Elle le devient dans l’adhésion commune au langage symbolique. Le symbole devient une Présence réelle dans l’identification de la Personne de Jésus associée au symbole en tant que tel. Dire que le pain consacré n’est que du pain, c’est renier sa dimension symbolique. Par contre, maintenir son «pouvoir» symbolique (sacramentel), c’est lui accorder une réalité qui est du domaine du relationnel. Ce n’est pas seulement l’imagination qui prime, mais aussi une réalité observable, tactile, nourrissant physiquement (l’hostie) et spirituellement (le corps du Christ).
Je suis encore estomaqué en constatant l’absence totale de la mention de l’enfant Jésus lors de la récente fête de Noël. Tout ce que j’ai vu dans les médias, ce sont les bébelles du père Noël. Le temps des Fêtes au Québec n’a plus rien de chrétien. S’agit-il d’une nouvelle paganisation du rituel d’une vieille réjouissance païenne hivernale qui avait été christianisé? En fait, non! Je ne pense pas qu’il faille aller si loin. Chose certaine, le sens des célébrations ou commémorations change avec le temps. Mais pourquoi tout abolir?
Nous assistons au rejet du mystère de l’incarnation en retirant à l’enfant Jésus son identité. On ne mentionne même plus son nom. En d’autres mots, cette réalité-là est supprimée au niveau de la sphère médiatique qui ne permet plus au langage symbolique d’être nommé. Agir ainsi correspond à diluer notre mémoire, à appauvrir notre tradition, à renier une partie de notre patrimoine, à tarir notre source identitaire. C’est un affront humiliant.
La pauvreté verbale, ou être constamment à court de mots, est un signe de pauvreté personnelle et sociale. La liberté d’expression réside dans cette capacité de formuler symboliquement des états d’âme, des concepts, des idées, des théories, une spiritualité. Un individu ou un peuple muselé finira par crier sa révolte. C’est ce qui se produit dans le monde arabe ces jours-ci.
Au lieu d’abolir le langage symbolique porteur de sens comme notre société québécoise veut le faire, nous devrions au contraire célébrer toutes les fêtes, du moins les souligner : celles de la foi chrétienne, de la foi musulmane, les fêtes juives et hindoues sans oublier celles des communautés amérindiennes.
C’est ce que m’enseigne mon expérience en sol africain : le réel est avant tout dans l’ordre du relationnel avant d’être rationnel. Ce n’est pas en ignorant le message du sens premier de la venue de l’enfant Jésus à Noël au point de ne plus mentionner son nom que nous établirons des ponts relationnels avec nos concitoyens venant de cultures et de spiritualités différentes. Ce que je souhaite, c’est l’inclusion dans le respect et non le déni de l’autre, à commencer par sa propre réalité, excusez-moi, je veux dire identité.
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