Lancer des pierres!
Récemment, aux nouvelles télévisées, j’ai été profondément choqué en voyant comment un couple accusé d’adultère a été lapidé à mort en Afghanistan sous le regard triomphaliste des talibans. Des pierres! N’est-ce pas ce qui heurte aussi en voyant ces centaines d’opposants se lancer des pierres dans les rues du Caire ou autres villes du Proche-Orient?
J’ai été témoin d’un tel affrontement à Jérusalem, le vendredi 30 mars de l’an 2001. Nous venions tout juste de terminer notre repas du midi lorsque, après la prière à la mosquée El Aksa, de jeunes Palestiniens ont commencé à jeter des pierres aux jeunes soldats israéliens stationnés dans la ruelle en face de notre maison. Celle-ci est située dans l’enceinte du vieux quartier arabe près de la porte des Lions. Les bombes sonores de l’armée israélienne ne réduisirent en rien l’ardeur des manifestants qui scandaient aux cris d’Allah Akbar.
Au second étage, de la fenêtre de ma chambre protégée par des volets, j’assistais à un affrontement violent que les reportages à la télévision ne peuvent transmettre fidèlement. Les pierres aboutissaient sur les terrasses et dans la cour de la maison, sans oublier les billes de verre lancées à vive allure par des frondes habilement manipulées par les manifestants. Dans un conflit antérieur, l’un de mes confrères avait vu un jeune Palestinien mourir d’une balle dans la tête. Du coup, une cohorte de jeunes s’est précipitée pour le soulever. Plusieurs ont alors imbibé leurs mains dans son sang répandu, sang d’un nouveau martyr.
Très tôt après mon arrivée à Jérusalem, je respirais déjà la haine qui se dégageait des ruelles et des murs de la ville. Est-ce possible de respirer la haine? Oui! C'est surtout vrai en constatant que les pierres ayant servi à la construction des édifices actuels proviennent des ruines de destructions guerrières des siècles passés. C’est un cycle qui se poursuit depuis 3000 ans.
Me promenant un jour dans la ruelle de Bar Kur à la recherche d’un site historique, deux enfants me lancèrent de petites pierres sous le regard désintéressé des adultes. Me prenaient-ils pour un Juif? J’ai évité l’escalade en m’adressant gentiment à eux. Mon accent a suffi pour les assurer que je n’étais qu’un « étrange » visiteur. Tout comme moi, ces enfants respiraient cette ambiance malsaine de rivalité alliée à la provocation incessante de l’occupation israélienne. Sans s’en rendre compte, ces enfants ne comprenant pas qu’ils étaient atteints par un germe de mort dont la semence avait été jetée dans le cœur humain depuis des millénaires.
Puis, le 20 mai 2001, pour être précis, je méditais sur la terrasse au fond du terrain où notre maison est située, c’est-à-dire près de la piscine de la probatique où Jésus a guéri le paralytique couché sur son grabat (Jean 5 1-19). On peut encore aujourd’hui voir les ruines des cinq portiques sur lesquelles se trouvent d’autres ruines d’églises détruites lors des conquêtes musulmanes.
Je pénétrais lentement dans un silence intérieur. Ma respiration accompagnait un niveau de paix qui me semblait sans fin. Aussitôt un palier atteint, je redescendais à un niveau de plus en plus profond. C’était une expérience que je n’avais jamais vécue jusqu’alors avec autant d’intensité, jamais répété depuis. Tout devenait irréel. Il me semblait atteindre un niveau hors du temps sous la douce sensation d’un soleil de fin de journée. Et puis, surgit une nouvelle attaque.
Tout juste avant le début de ma méditation, j’avais salué aimablement deux garçons qui m’avaient similairement répondu dans un anglais d’écolier. Cachés derrière le mur qui nous séparait de la ruelle, ils me lancèrent de petites pierres. Elles tombaient tout près de moi en faisant un léger bruit dans le feuillage. La première fois, j’ai sursauté un peu sans me laisser distraire. Puis, une deuxième! Une troisième! Et encore! Ils cherchaient à m’intimider. La paix venait de disparaitre par un jeu de cache-cache où la tête des enfants pointait au sommet du mur pour vérifier si leurs projectiles avaient atteint leur but. La méditation était rompue. J’ai compris que même le silence était menacé à Jérusalem.
Ces jours-ci, ce n’est pas à un jeu d’enfants auquel se livrent les populations des pays arabes. Les pierres tuent dans des cris de haine entre opposants.
— Croyez-vous que la paix viendra un jour en Israël ? m’a-t-on un jour demandé.
— Non! Pas avant le retour du Christ, ai-je répondu.
— Pourquoi donc?
— Politiquement, laissé à lui-même, l’État d’Israël ne peut pas survivre s’il n’est pas uni contre un ennemi commun. Humainement, c’est à Jérusalem, lieu idéal pour méditer les mystères de la vie de Jésus, que les cœurs sont les plus assoiffés de vengeance depuis de nombreuses générations. Religieusement, il en est de même entre Églises chrétiennes qui gardent jalousement en mémoire leurs divisions historiques, leurs chicanes de clocher. Que dire alors des rivalités entre religions monothéistes? Mais surtout, c’est également là que le silence de Dieu a été annihilé par des pierres assoiffées d’homicides qui s’empilent les unes sur les autres; ressentiment et cris de révolte.
Jésus, que fais-tu donc aujourd’hui pour transformer nos cœurs de pierre en cœur de chair?
C’est sur une pierre que Jésus a construit son Église; celle de Simon, fils de Jonas.
Jésus le nomme PIERRE (Jean 1,42).
Aujourd’hui encore, Jésus rassemble toutes les pierres de révoltes, de haine et de colère pour les transformer en « pierres d’offrande spirituelle » afin qu’advienne la paix de Dieu.
Ces « pierres douloureuses » sont celles de mon mal de vivre, de la brûlure de mon âme pécheresse, de mes peines et de mes peurs, de mon manque de foi et d’espérance, de la faiblesse de mon élan de pardon.
Ce sont là les pierres que Jésus utilise pour construire l’édifice de son sacrifice d’amour qu’est devenu le peuple des croyants où il est lui-même la « pierre angulaire ». Les pierres de division, sur lesquelles sont construits les murs de séparation et de discrimination, sont changées en « pierres précieuses » grâce à Celui qui recrée le monde en abolissant le mur de la haine par le souffle de l’Amour crucifié.
Voir aussi mes blogues sur : www.sergestarno.blogspot.com et www.sergestarno.wordpress.com
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