samedi 13 août 2011

Une parole pour traverser le temps

Publication des poèmes de la première victime de Marc Lépine

Annie St-Arneault aimait bien, dans ses moments libres, s'adonner à la création de petits poèmes qu'elle colligeait soigneusement dans un cahier à la couverture rouge et rose.

Elle faisait aussi du théâtre, jouait de la flûte traversière, aimait réfléchir sur le sens de la vie. Elle était passionnée de sciences.

Annie a été obligée de se taire à l'âge de 23 ans, à la fin de sa session à l'École Polytechnique de Montréal où elle étudiait en génie mécanique.

Marc Lépine est entré dans la salle de cours, une arme semi-automatique à la main. Il sépara les hommes des femmes en annonçant qu'il combattait le féminisme.

Annie s'est alors placée intentionnellement devant les autres étudiantes. Elle deviendra la première victime du tueur. Elle reçoit trois projectiles. L'un d'eux frappe la tête, l'autre traverse le bras et l'aisselle droits et le troisième arrive au dos.

C'était le 6 décembre 1989. Lépine a ouvert le feu sur 28 personnes et en a tué 14. Toutes des femmes.

Un mois avant la fin tragique de sa vie, la jeune Latuquoise avait confié à des amis: «Je veux aller rejoindre Serge en Afrique pour lui donner un coup de main. Je sens un appel pour aller découvrir quelque chose, j'ai besoin de comprendre, pour donner un sens à ma vie.»

Serge, c'est son grand frère. C'est aussi le père Serge St-Arneault, car il est prêtre et missionnaire d'Afrique.

«Je n'ai pas terminé mon deuil», confie ce dernier, visiblement toujours ébranlé par cette injustice profonde.

Même si quelque 21 années se sont écoulées depuis le tristement célèbre drame de la Polytechnique, cet événement est encore d'actualité tout comme le sont toujours la violence dans le monde et la question de l'égalité entre hommes et femmes, constate-t-il.

Et il n'est pas rare qu'il rencontre encore aujourd'hui quelqu'un qui lui dise: «Ah! C'est toi le frère d'Annie...».

Mais qui étaient les victimes de Marc Lépine? De qui Marc Lépine a-t-il privé notre société par son geste incompréhensible de colère et de haine?

Tel un testament spirituel tombé entre les craques du temps puis retrouvé, le carnet de poésie rose et rouge d'Annie St-Arneault, découvert par hasard sur une étagère de la maison familiale il y a quelque temps, permet de donner voix à l'une de ces victimes.

Les poèmes en disent long sur la jeune femme et en les lisant, Serge St-Arneault a compris tout de suite qu'il fallait les partager avec le public. Mais c'est tout de même de l'intimité de sa sœur dont il est question. Au terme d'une profonde réflexion, la famille s'entend malgré tout pour dire qu'Annie doit retrouver le droit de parole qui lui a été volé.

«Si ça avait été un drame familial, on n'aurait pas exposé ça», explique Serge St-Arneault. Mais l'histoire d'Annie peut mettre en lumière un fait historique qui touche toute une société, plaide-t-il.

En accord avec sa famille, le père missionnaire se met donc au boulot et publie à compte d'auteur une quarantaine de poèmes de sa sœur. Le livret, intitulé Une parole pour traverser le temps, tout juste sorti des presses, est disponible à la Librairie Pauline, à la Librairie mariale de la Basilique ainsi qu'au complexe culturel Félix-Leclerc de La Tuque. On peut aussi le commander par Internet sur le site Blurb.com.

«Ce livre fait partie de mon projet missionnaire», confie le prêtre. En Afrique, comme ici, le père St-Arneault veut en effet susciter une réflexion sur la violence.

«C'est une question réelle, actuelle. Il faut en parler. Si le testament spirituel de ma sœur Annie peut aider à réconcilier les hommes et les femmes autour de ce drame-là et dire que nous sommes responsables, quelque part, de la violence que nous engendrons et si l'on peut aider des groupes de femmes en difficulté, tant mieux», résume-t-il.

«Et je ne veux pas mourir...»

Son frère, Serge St-Arneault, vient tout juste de publier l'ouvrage à compte d'auteur.

La mise en page sobre met en valeur une quarantaine de poèmes qu'Annie a rédigés entre l'âge de 11 ans et le 6 décembre 1986, date à laquelle elle fut assassinée par Marc Lépine.

«Ce fut très difficile d'en rédiger l'introduction», confie Serge St-Arneault. «Je n'ai pas terminé de vivre mon deuil. J'aime ma sœur. Ce drame-là m'empêche de l'aimer davantage parce qu'elle n'est plus là», dit-il.

Dans cette préface, il fait d'ailleurs le constat suivant: «La rage abusive et meurtrière ne s'explique pas. L'intolérance s'acharne sur des cibles pour la simple raison d'être ce qu'elles sont: des femmes ou des enfants, des gens d'autres races ou de différentes idéologies et religions.»

Même s'il s'agit de poésie et non d'un journal intime, le recueil n'est pas sans rappeler un peu le célèbre Journal d'Anne Frank, car il nous mène, à travers ses poèmes, au cœur de la vie et des préoccupations d'une enfant de 11 ans qui aime les fleurs, l'école, les langues et les arts plastiques jusqu'à ses études universitaires en génie qu'elle achevait, à l'âge de 23 ans.

Ses textes traduisent une préoccupation importante pour le sens de la vie et une maturité hors du commun. Âgée d'à peine 15 ans, elle écrit: «L'homme a un besoin spirituel. Il a besoin de s'identifier à quelque chose de plus grand que lui-même. L'homme a besoin de se faire dire pourquoi il est là et où il va.»

Plusieurs passages suscitent aussi une impression étrange qu'il appartiendra à chaque lecteur d'analyser. À l'âge de 15 ans, elle écrit notamment: «L'agresseur viol (sic) soit pour une vengeance personnelle ou soit pour son mépris de la société, ou des femmes». Dans un autre poème rédigé la même année, on peut lire: «et je ne veux pas mourir... et je veux aimer un jour...».

Alors qu'elle se prépare à entrer au Cégep, elle écrit: «Mais j'ai aussi une peur bleue de la mort même si je crois à la vie spirituelle».

Jeune adulte remplie d'espoir, pour qui l'être est mille fois plus important que le paraître, elle s'engage dans une troupe de théâtre et joue une pièce qui veut inciter le spectateur à se demander s'il est «préférable de mourir sa vie que de vivre sa mort».

«Je n'ose pas entrer dans l'interprétation des textes», raconte Serge St-Arneault qui préfère laisser le soin aux lecteurs de découvrir eux-mêmes le sens de ces poèmes qui parlent aussi du quotidien, de la famille, des sentiments et des relations humaines.

Bien qu'il soit déjà en vente, le livre sera lancé officiellement le 8 septembre, à 19 h, au Complexe culturel Félix-Leclerc.

Serge St-Arneault souhaite que ce livre soit distribué à des associations de femmes. Une partie des recettes de la vente ira d'ailleurs au Toit de l'amitié, une maison d'hébergement pour femmes victimes de violence à La Tuque.

Publié le 13 août 2011


Brigitte Trahan
Le Nouvelliste

Titulaire d'un baccalauréat en traduction de l'Université Laval et d'un certificat en enseignement de l'anglais langue seconde de l'UQTR, Brigitte Trahan a œuvré à titre de traductrice professionnelle et d'enseignante avant de devenir journaliste pour le Nouvelliste en 1988. Elle s'intéresse tout particulièrement aux sciences, à l'environnement et à l'agriculture.

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