Mtengo suléphéra kugwédézéka tsiku la mphépo
(L’arbre ne peut éviter d’être secoué lorsqu’il vente).
Le onzième jour du onzième mois de l’année deux mille onze, exactement à onze heures et onze minutes, je fais parvenir ce message avec mon téléphone portable à mes amis et confrères du Malawi : je suis admis à l’hôpital de Mtengo wa Mtenga. Le premier traitement contre la malaria n’a pas réussi. Je souffre aussi d’une infection. Je vais commencer un nouveau traitement.
Je suis dans un piteux état. J’ai commencé à sentir des malaises lorsque je suis allé à Mua le 31 octobre afin d’y reconduire Filianus Ekka, notre nouveau confrère indien, pour son cours de chichéwa. Je l’avais déjà guidé dans les premières leçons et je suis impressionné par la rapidité avec laquelle il apprend cette nouvelle langue. J’ai profité de cette opportunité pour inviter le chef Batison Chimphopo ainsi que son frère, le pasteur Chiponda, pour leur permettre de découvrir le centre artistique et culturel de Kungoni et faire connaissance avec mes amis de Mua où j’ai vécu pendant six ans. Il y avait aussi une autre raison.
— Il y a une rumeur qui circule, de me dire mon ami Chiponda, à l’effet que mon fils aîné est décédé au village il y a trois mois. Je n’ai aucune nouvelle de lui et il est impossible de communiquer, car le réseau téléphonique n’existe pas là-bas.
Voilà une autre réalité du Malawi. Même si la pénurie de carburant persiste, je ne vois pas d’autres alternatives que d’essayer de découvrir la vérité sinon en se rendant sur place. C’est ce que nous décidons de faire dès le lendemain de notre arrivée à Mua. Le village est situé à environ 55 kilomètres de Mua. Il me faut néanmoins me procurer de l’essence. Je réussis à en trouver non loin du pont qui enjambe la rivière Namkokwé, au prix de 5 $ le litre. C’est à prendre ou à laisser! Nous arrivons sans difficulté et parvenons à localiser le village. Après une brève recherche, Chiponda revient me voir tout souriant.
— Mon fils Isaac est vivant. Quelqu’un est parti l’informer de notre arrivée. Il y a bel et bien un Isaac qui est décédé il y a trois mois, mais il s’agit de quelqu’un d’autre.
Bon! Au moins, il s’agit d’une bonne nouvelle. Je laisse la voiture sur le côté du sentier et nous nous retrouvons tous au village. Il est seulement huit heures du matin. Isaac ne tarde pas à venir avec son plus jeune fils dans ses bras. Chiponda est volubile et heureux. Mais il y a un côté plus sombre dans cette histoire. Chiponda n’était pas revenu au village depuis trente ans. En fait, il avait abandonné sa première femme avec l’enfant. Puis, plus rien jusqu’à aujourd’hui. Je m’intéresse à la conversation, mais je parle peu. Au fur et à mesure que les heures passent, la chaleur devient de plus en plus insoutenable. Un vent chaud m’accable et ma gourde d’eau se vide rapidement.
— Pourquoi restez-vous ici? Il fait tellement chaud.
— La terre est fertile, de me dire Isaac, et c’est notre pays.
Mes articulations commencent à me faire mal. Le plus jeune garçon d’Isaac me regarde attentivement. Je l’appelle.
— Dis-moi! Est-ce nous avons la même couleur de peau?
— Non!
— Est-ce nous avons les mêmes cheveux?
— Non!
— Entre mon nez et le tien, lequel est le plus beau?
— Le mien!
— Malgré nos différences extérieures, qu’en est-il de notre cœur?
— Là! Nous sommes les mêmes, car nous sommes tous des enfants de Dieu.
— Tu as bien répondu. Pourrions-nous alors être des amis?
— Oui! Tu es mon ami et je t’aime bien.
Il est presque treize heures lorsque la mère d’Isaac nous offre la pâte de nsima et quelques feuilles de citrouille pour manger. Un peu plus tôt, nous étions allés saluer la mère-chef du village qui est en même temps la belle-mère d’Isaac. J’ai fait un réel effort pour m’y rendre malgré la brève distance à parcourir. Je me protège la tête avec un journal, car j’ai peur de subir une insolation, tellement le soleil est puissant.
Nous faisons aussi connaissance avec les trois sœurs d’Isaac.
— Il est rare de voir des gens venir de si loin, comme vous le faites aujourd’hui, pour prendre des nouvelles des membres de leur famille. Nous sommes vivement reconnaissantes de votre visite, de dire l’une des sœurs d’Isaac.
Intérieurement, je me disais qu’une fois en trente ans, ce n’est pas beaucoup. Mais, dit-on, mieux vaut tard que jamais. Sur la route de retour, le soleil est si fort que je suis ébloui malgré mes lunettes fumées. Je suis en admiration en regardant les gens transporter des colis sur la tête. Comment font-ils pour supporter une chaleur si ardente? Vraiment, les Malawiens sont d’une endurance physique remarquable.
À la tombée du jour, fiévreux, je me retrouve à l’hôpital de Mua. De nouveau, il y a une panne de courant. Impossible d’obtenir un test sanguin pour vérifier s’il s’agit bel et bien d’une crise de malaria. Tous les symptômes sont cependant indicatifs que le virus est déjà actif. Le médecin me donne alors une injection de quinine et je passe une nuit relativement calme. Je suis suffisamment bien le lendemain pour reprendre la route vers Chézi. Par contre, les comprimés de coartem, que je prends pour combattre la malaria, n’ont pas l’effet souhaité. Je me mets à frissonner sans ménagement. Il m’est impossible de contenir mes tremblements. Je subis l’assaut d’une véritable crise de malaria. Heureusement, l’infirmier du centre de santé voisin me prescrit plusieurs doses de quinine liquide et en comprimés qui me soulageront tout en m’affaiblissant. Deux semaines de combat contre la malaria, c’est long. Surprise! À la fin du traitement, je me mets encore à trembler. Finalement, mon confrère Jean Arnaud me conduit à l’hôpital de Mtengo wa Mtenga situé à environ une centaine de kilomètres de Chézi. Le médecin me prescrit des antibiotiques et un nouveau traitement de quinine. Mais là, c’en est trop! La malaria a été vaincue, je le sens bien. Mes continuels malaises sont provoqués par une infection, sans plus. Je suis donc resté moins de 24 heures à l’hôpital. Je suis maintenant de retour à Chézi depuis trois jours et je prends lentement du mieux.
Mtengo suléphéra kugwédézéka tsiku la mphépo
(L’arbre ne peut éviter d’être secoué lorsqu’il vente).
Nous sommes occasionnellement secoués par le vent de la maladie. Ceci dit, je suis très reconnaissant pour les soins qui m’ont été prodigués et le soutien moral et spirituel que j’ai reçu de mes confrères et amis. Que le Seigneur les bénisse tous.
Serge St-Arneault, M.Afr (sergestarno@africa-online.net)
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