Mtsinje umalimba ndi miyala (la rivière est forte grâce aux pierres).
À quoi fait référence cet adage au sujet de la rivière et des pierres?
Mon ami Robert Kalindiza est venu me rendre visite de Mua le 15 octobre dernier. Il m’a montré une photo de son premier-né, un garçon qui porte déjà mon nom. Donata, la femme de Kalindiza, a donné naissance à son fils par césarienne. Un gros bébé de quatre kilos. Ouf! Elle a eu la chance d’avoir une chambre privée pour se remettre de l’opération même si cela a occasionné plus de frais que prévu. Les soins de santé au Malawi ne sont pas couverts par une assurance comme c’est le cas au Canada. De plus, Donata souffre parfois d’asthme et éprouve des difficultés à allaiter son bébé. D’où la maxime! La rivière Donata est fortifiée par les obstacles pierreux que sont ses ennuis de santé.
— Les pierres, de dire Kalindiza, ont pour mission de canaliser la rivière. Sans celles-ci, la rivière n’aurait plus de direction et s’étalerait partout causant des catastrophes. La vie, comme une rivière, se fortifie par les épreuves.
Wow! Voilà une belle pensée quoique défaitiste à mon goût. Dans un environnement précaire comme celui du Malawi, je comprends aussi que cette vision de la vie est liée à la lutte quotidienne pour la survie, là où il n’y a pas d’autres choix, pas d’autres options.
Je pensais à cela lorsque je faisais la queue à une station d’essence. Voilà où en est le pays! Il y a partout pénurie de carburant. Rien n’indique que la situation s’améliorera bientôt. Le Malawi n’a pas suffisamment de devises en dollars pour approvisionner le pays. Le Fonds Monétaire International urge le gouvernement de dévaluer la monnaie nationale, le kwacha, pour court-circuiter le marché parallèle qui offre plus de 200 kwachas le dollar au lieu du tarif officiel de 160. Le Président Bingu wa Mutharika maintient artificiellement la valeur du kwacha pour éviter, dit-il, de pénaliser les pauvres gens. Est-ce bien le réel motif?
Voilà maintenant plus d’une heure que je fais la queue et le flot de voitures avance quelques mètres à la fois. Heureusement, cette masse de voitures assoiffée de carburant, autant que les conducteurs le sont d’une bonne bière, avance dans l’ordre. Pour cela, les Malawiens sont généralement disciplinés. La chaleur est cependant suffocante.
Je songe aussi à la fille de mon ami Dickson Chiponda. Impossible de savoir ce qui la trouble depuis trois mois. Elle est devenue très faible. J’ai favorisé le déplacement de Dickson et de sa fille, qui s’appelle Annie, vers un hôpital de Lilongwé. Ils sont revenus avec une radiographie d’Annie, mais aucune explication au sujet de son état. Je regarde le cliché radio X et je suis inquiet. Il y a un large espace blanc au sommet des poumons. Comme il y a un dispensaire tout près de notre maison, peut-être trouverons-nous quelqu’un pour nous éclairer!
La rivière de la vie est-elle vraiment fortifiée par l’obstruction des pierres? Ne s’agit-il pas plutôt d’un réflexe de survivance dans un environnement hostile? Les voitures avancent à pas de tortue. J’ai au moins l’espoir d’obtenir de l’essence. Cela me permettra de retourner à Chézi. Si non! Je ne sais pas. Écoutons la radio en attendant. Tiens! Gaddafi a été assassiné. Dans son cas, les pierres se sont transformées en projectiles de fusil et la rivière s’est complètement asséchée. Quelle fin tragique! Mieux vaut encore faire la queue. Cela fait maintenant deux heures que j’attends mon tour. Mais, j’avance!
Je reviens à la fille de Dickson, Annie. De fait, je suis allé voir la religieuse indienne qui s’occupe de la pharmacie.
— Avez-vous vu le cliché de la radio X. Moi, je n’y comprends rien. Qu’en pensez-vous?
— Oh! Mais tout est beau. Son problème est intestinal. Je lui ai donné des médicaments.
— Mais l’espace blanc ici. Cela n’indique-t-il pas quelque chose d’anormal?
— Non! Vous devez retourner le cliché sens dessus dessous. Ce que vous avez mis en haut va en bas! Regardez ici la courbe des côtes et de la clavicule!
Pauvre de moi! Je ne suis même pas capable de lire un cliché de radio X. Enfin! Voilà mon tour. La voiture qui me précède a fait le plein. J’avance près de la pompe à essence. Soudainement, les filles, oui, ce sont de jeunes femmes, responsables de servir les clients, fixent avec émoi le tableau indicateur de la pompe à essence. Que se passe-t-il?
— Patientez, me disent-elles?
La nuit approche. J’ai soif. J’ai faim. C’est mon tour et je dois attendre. Une pierre de plus!
— Ne vous en faites pas, me dit un jeune homme, c’est le changement de quart de travail pour celles qui travaillent de nuit.
Et le temps passe! Finalement, je vais voir l’une des filles occupées à compter des liasses de papier monnaie.
— Désolé, il n’y a plus de carburant.
Deux heures d’attente pour rien. Un rocher, non plus une pierre, vient soudainement canaliser ma vie. Que faire?
Mtsinje umalimba ndi miyala (la rivière est forte grâce aux pierres).
Je suis quand même retourné à Chézi avec le peu de carburant qui me restait. Sur place, j’ai découvert qu’il est possible d’acheter du carburant sur, ce qu’on appelle, le marché noir. Que faire d’autre? J’ai acheté trente litres au coût de 2.50 $ le litre.
La vie se charge d’elle-même de mettre des obstacles sur la route à la manière des pierres qui guident le courant de la rivière. La révolte est inutile, voire même néfaste, car elle anéantirait le peu d’énergie encore disponible. Ainsi, nous survivons!
Voilà ce que le gouvernement du Malawi espère du peuple. Qu’il survive! La dévaluation du kwacha aurait certes un impact sur le plan de l’économie locale (micro-économie). Par contre, elle permettrait de relancer l’économie globale (macro-économie) en favorisant l’accumulation de devises nécessaires pour les échanges commerciaux avec les autres pays. Mais, au juste! Qui seraient les plus grands perdants d’une dévaluation? Ne serait-ce pas ceux qui possèdent de larges comptes en banque en kwachas à l’exemple du Président, des ministres et autres amis du pouvoir politique?
Je ne vous ai rien dit encore du service quasi inexistant d’Internet. Aucune fiabilité sur ce point! La lenteur est exécrable. Sincèrement, je me passerais de cette pierre-là.
Serge St-Arneault, M.Afr
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